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Ma première rencontre avec un réalisateur et acteur japonais a été une expérience absolument fantastique et enrichissante. Un moment privilégié que je me remémore toujours avec le sourire. J’ai fait la connaissance du réalisateur Shunsuke Nakajima et de l’acteur Shinnosuke Mizuki lors d’un événement spécial au Festival de Cannes cette année, où je couvrais les films coréens et asiatiques. Leur gentillesse m’a frappée, leur attitude chaleureuse, leur enthousiasme et passion envers leur art aussi. J’aimais cette profonde connexion et compréhension entre nous malgré la barrière de la langue.
Leur court-métrage, House On The Ocean Floor, était projeté le lendemain de notre rencontre. Je m’y suis rendue avec hâte, allant jusqu’à repousser mes plans initiaux de la journée. Le réalisateur et l’acteur (accompagnés de leur amie Chikako Kiyohara, également réalisatrice japonaise courante en français venue les aider à s’exprimer au festival), étaient élégamment vêtus et recevaient les spectateurs avec leurs éternels sourires, poignées de main et parfois même accolades. Dans la salle, ils ont pris le temps de se présenter au public, de parler plus amplement de leur film et de remercier tous ceux qui étaient présents.

Affiche de House On The Ocean Floor, Libre de Droits
Le réalisateur, l’acteur et leur film ont suscité un intérêt si profond chez moi que je souhaitais absolument écrire sur eux. J’ai été plus que ravie lorsqu’ils ont accepté avec enthousiasme ma demande d’interview spontanée après la projection.
Interview
Marion Pichardie : Tout d’abord, pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Le réalisateur Shunsuke Nakajima, libre de droits
Shinnosuke Mizuki: Dans le passé, je faisais de la natation. Mais pendant des entraînements, j’ai perdu deux amis, morts d’une crise cardiaque. Ça m’a fait réaliser qu’on ne sait jamais quand nous devrons quitter ce monde. On doit donc faire des choses qu’on aime. J’ai toujours adoré regarder des films et séries, j’ai alors commencé à jouer la comédie à 26 ans dans de petites compagnies de théâtre. Ça fait maintenant 10 ans que je suis acteur.

L’acteur Shinnosuke Mizuki, libre de droits
Shunsuke Nakajima : House On The Ocean Floor a été tourné dans mon village natal « Tomari Mura. » C’est un endroit qui sera bientôt rayé de la carte. Dans les campagnes, il n’y a pas de travail, ce qui pousse les jeunes à déménager dans des grandes villes comme Tokyo ou Osaka. C’est un sérieux problème au Japon. J’y pense depuis longtemps et j’observe ce qui essaie d’être fait pour régler ça. Le gouvernement a un projet qui vise à faire revenir les jeunes dans les campagnes en créant de nouveaux emplois dans de plus petites villes -pour ceux qui vivent autour de celle-ci- au lieu de directement partir pour la capitale. Mon village natal était sous le niveau de la mer il y a 9 millions d’années -on peut voir la démarcation dans le film-, maintenant bien sûr, tous les animaux marins ont disparu. De nos jours, même les hommes sont en train de disparaître, désertant le village. Avec House On The Ocean Floor, je voulais laisser une trace de ça aussi.

Les deux protagonistes déambulant dans les rues désertes du village dans House On The Ocean Floor
Marion Pichardie : Shinnosuke Mizuki, qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet en tant qu’acteur ?
Shinnosuke Mizuki: Dans ma vie, j’ai eu beaucoup de regrets. Je me suis souvent demandé « pourquoi est-ce que tu n’as pas fait ça ? » C’est la même chose pour mon personnage dans le film. Il regrette de ne pas avoir dit ou fait certaines choses avec son père avant qu’il ne disparaisse. En prenant part à ce projet, je souhaitais aussi encourager les gens à ne pas faire pareil.
Marion Pichardie : En seulement 15 minutes, vous avez démontré un large éventail d’émotions intenses. Comment vous êtes-vous préparé pour le rôle ?

L’acteur Shinnosuke Mizuki dans House On The Ocean Floor, libre de droits
Marion Pichardie : Shunsuke Nakajima, pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène un couple d’homosexuel dans cette histoire spécifiquement ?
Shunsuke Nakajima : Je suis moi-même bisexuel. Je me suis marié à une femme mais il m’est impossible d’avouer ma vraie nature à mon père par exemple. C’est un gros tabou au Japon. Mais dans le film, l’homosexualité est en fait une métaphore : quand vous êtes amoureux d’une personne du même sexe, vous ne pouvez pas avoir d’enfants, il n’y a pas de continuité, ça s’arrête après vous. Tout comme le village abrite la dernière génération. Donc le film est vraiment focalisé sur le village qui était autrefois sous la mer et est maintenant déserté par les hommes.
Marion Pichardie : Quand avez-vous commencé ce projet ?
Shunsuke Nakajima : Je voulais vraiment participer au Festival de Cannes, j’ai alors beaucoup analysé les court-métrages en compétition. Ensuite, j’ai commencé mon propre film en décembre dernier, et le voilà maintenant projeté au festival ce mois de mai.

Le réalisateur, son équipe et son acteur Yasuyuki Sakurai sur le tournage, libre de droits
Marion Pichardie : Comment était-ce de travailler ensemble ?
Shinnosuke Mizuki : Le réalisateur Nakajima a écrit le scénario puis avant le tournage, nous l’avons lu ensemble. Il a expliqué comment il voyait le film et on en a discuté. Sur le tournage, on ajustait le scénario au fur et à mesure car, même s’il y a une fin fixée, il y a plusieurs façons d’y arriver.
Marion Pichardie : Shunsuke Nakajima, comment avez-vous choisi vos deux acteurs principaux ?

Les acteurs Shinnosuke Mizuki et Yasuyuki Sakurai sur le tournage, libre de droits

Les acteurs Shinnosuke Mizuki et Yasuyuki Sakuraisur dans une scène du film, libre de droits
Marion Pichardie : Avez-vous rencontré des difficultés particulières pendant le tournage ?
Shunsuke Nakajima : Le temps a rendu le tournage difficile. Il neigeait et il faisait extrêmement froid. Un moment donné dans le film, on a une vue d’ensemble du village. On devait monter assez haut avec tout l’équipement. Et marcher dans la neige est vraiment difficile ! [rires]

Ryohei Misono, director de la photographie, montant l’équipement, libre de droits

Enfin au sommet, tournage de la scène de la vue d’ensemble du village, libre de droits

Scène de vue d’ensemble du village dans le film, libre de droits
Shinnosuke Mizuki : Tout à fait. Le temps change constamment. Neige, soleil, pluie. C’était compliqué de ne pas perdre trop de temps lors du tournage.

L’acteur en “Water Samourai Performer,” libre de droits

L’acteur en “Water Samourai Performer,” libre de droits
Marion Pichardie : Avez-vous quelques mots à dire au public français ?
Shinnosuke Mizuki : Le cinéma et les dramas coréens sont maintenant populaires dans le monde entier, mais je pense qu’il y a des choses très intéressantes réalisées au Japon aussi. Par exemple, il y a beaucoup de beaux court-métrages et ce serait génial si le public européen pouvait les découvrir davantage.

Le réalisateur, l’acteur et moi-même après la projection de House On The Ocean Floor, photo de Marion Pichardie